Mardi 16 juin au soir, le Club recevait Laure Chauvel, responsable du bureau France (et Italie) de Reporters sans frontières. Ce bureau est tout jeune. RSF l’a ouvert en décembre 2025, après une levée de fonds menée pour renforcer son action sur le territoire français. Dès sa prise de poste, Laure Chauvel a fait de l’indépendance et du pluralisme de l’info son combat prioritaire. Premier terrain choisi : l’information locale.

Notre président, Pierre Durand-Gratian, journaliste chef d’édition Rouen chez Tendance Ouest l’a interrogé sur le rapport “France : l’information locale en première ligne” paru en mars dernier. Construit en temps court, il ne prétend pas à l’exhaustivité. Il visait surtout les élus, publié une semaine avant les élections municipales pour peser sur le débat. Sa diffusion a très bien fonctionné auprès des journalistes, qui s’en sont largement saisis. Les élus, eux, restent rares à s’en être emparés.

Le constat économique est sans détour. Là où un journaliste couvrait dix kilomètres carrés, le modèle ne tient plus aujourd’hui. Multiplier les points de chute sur le territoire n’est plus rentable. Pourtant, le dernier baromètre La Croix donne 63% de confiance dans les médias locaux. Pour Laure Chauvel, ce paradoxe doit nous interroger collectivement. Pourquoi en avoir de moins en moins, alors qu’ils restent les médias les plus crédibles ?

Aux pressions économiques s’ajoutent les procédures bâillons. Les médias locaux en sont les premières cibles, faute de moyens pour répondre à des adversaires souvent mieux armés juridiquement. Une asymétrie qui fragilise un peu plus un secteur déjà sous tension.

Le débat a aussi porté sur la confusion croissante entre journalisme et commentaire. Les chaînes d’info en continu font surtout du commentaire, loin du travail de terrain. Raphaël Tual, rédacteur en chef pour la radio ICI Normandie à Rouen, a pointé un paradoxe cruel : on reproche à la presse locale de ne pas assez investiguer, mais la presse va mal et que personne ne s’en émeut vraiment. Reste la question des moyens. Combien de temps faudrait-il détacher dans chaque rédaction pour faire de la médiation et du débunkage ? L’éducation aux médias, a insisté Laure Chauvel, ne concerne pas que les jeunes. Tout le monde porte la responsabilité de bien s’informer.

Jean-Marie Charon, sociologue des médias, a élargi le constat et pointé la situation très inquiétante de la presse quotidienne et hebdomadaire régionale. Gratuité, effondrement du marché publicitaire, renouvellement du lectorat : réinventer l’info demandera des investissements massifs.

Les pressions ne sont pas seulement économiques. Pour exemple, le schéma national du maintien de l’ordre (SNMO) consacre une page et demie au statut des journalistes. Un texte presque parfait, mais quasiment jamais appliqué sur le terrain. Plus grave encore, le schéma national des violences urbaines (SNVU), paru en catimini l’été dernier, excluait purement et simplement les journalistes de ce cadre de protection. RSF est montée au créneau devant le Conseil d’État pour faire retirer cette exclusion. Sur le terrain des manifestations, la tendance actuelle inquiète : 70% des violences policières visent les médias, contre 30% les manifestants ou des tiers.

À l’ensemble de ces constats, le rapport porte douze recommandations concrètes. RSF ne compte pas s’arrêter là. Un tour de France est déjà au programme, pour porter la bonne parole jusque dans la campagne présidentielle de 2027. L’objectif : faire du pluralisme et de l’indépendance des médias un sujet central. Et avant même de réclamer de nouvelles lois, Laure Chauvel le rappelle avec force. Il faut déjà faire respecter celles qui existent.